Les personnes avec lesquelles j’entame un travail biographique n’entretiennent pas toutes le même rapport à la lecture et à l’écriture. D’une manière générale, si elles souhaitent fixer dans un livre le récit de leur vie, c’est qu’elles croient, a minima, dans la force de transmission de l’écriture. Elles croient dans la permanence du livre et espèrent graver là, durablement, leur expérience. Puisque je fais ce métier, je partage avec elles cette conviction que l’écriture permet une forme d’héritage plus riche que tout autre. Pour autant, ces personnes dont j’ai écrit la biographie n’ont pas fixé les mêmes règles concernant le style d’écriture de leur biographie.
Pour celui qui fait appel au biographe, tout l’enjeu est là : faire entendre sa voix dans un livre écrit par un.e autre. Craindre de voir son identité se confondre avec celle du biographe. L’inquiétude est légitime. Aussi le choix des mots et de la syntaxe est-il capital dans le travail du biographe. Voilà pourquoi ce métier n’est pas qu’une affaire d’écoute. Il a aussi beaucoup à voir avec l’exercice de style. Ce en quoi il est tout à fait passionnant. Je vais maintenant donner un exemple de deux écritures aux antipodes.
Voici l’exemple très concret du client pour lequel je travaille actuellement. Avant même d’entamer nos séances de travail, ce monsieur, d’origine italienne, m’a invitée à lire le roman de Laurent Gaudé, Le Soleil des Scorta. De fait, l’histoire racontée dans ce roman entre en résonnance avec certains des aspects de la vie de mon client. Mais j’ai aussi senti, plus tacitement, que l’écriture, dans sa forme, lui plaisait énormément. Cette écriture ne craint pas une certaine flamboyance qu’on pourrait qualifier de lyrique.
Laurent Gaudé ne pratique pas ce qu’on appelle une écriture blanche dans ce texte. Le soleil du titre semble le porter vers une ampleur maîtrisée, nourrie par des images fulgurantes autour de la chaleur écrasante inhérente au Sud de l’Italie, région où a également grandi mon client. J’ai donc pris le parti de suivre ce chemin escarpé en essayant de ne pas tomber dans le piège de la grandiloquence. Je vous livre ici un extrait du premier chapitre pour illustrer mon propos.
« Dans les Pouilles, tout s’organise en fonction du soleil. Quand mon père, mes frères et moi partions travailler, nous nous levions bien avant l’aube. Notre père, debout encore plus tôt que nous, attelait le mulet à la charrette. C’est lui qui nous transportait sur les terres agricoles autour de Ruvo di Puglia, dans la région des Murge, où nous vivions. Il ne fallait pas traîner si nous voulions nous mettre au travail pendant les heures les plus fraîches de la journée.
Le mulet savait ce qui l’attendait aussi bien que nous car il ne manquait pas de s’abreuver, dès la sortie du village, à la fontaine placée tout spécialement pour ceux de son espèce. Passée cette étape incontournable, il commençait, à la lueur de la lune, sa course lente sur le chemin empierré qui conduisait aux champs.
En fonction de la saison, nous récoltions le raisin, ramassions les olives, cueillions les amandes, les figues, les cerises ou les prunes… Si les petits murets qui séparaient les parcelles étaient endommagés, nous les réparions pierre par pierre. Nous prenions nos instructions, dès notre arrivée, aux premières lueurs du soleil. Puis nous nous exécutions sans broncher. Ce n’est pas qu’il était interdit de se plaindre, c’est plutôt que nous n’y aurions même pas songé. Nos parents ne nous avaient jamais montré comment faire.
Quand le soleil frappait trop fort pour que nous puissions continuer nos travaux, nous nous réfugions dans les trulli que les propriétaires mettaient à disposition des ouvriers. Aujourd’hui, ces petites habitations de pierres sèches attirent les touristes en quête d’authenticité et de bribes de passé. Quant à moi, du haut de mes huit ans, je les trouvais plus pratiques que jolis ! Pour nous, les trulli étaient des abris salutaires. Sans ces petites constructions, nous aurions grillé sous la morsure du soleil. »
Dans l’exemple que je viens de donner, je m’autorise, par bribes, un certain lyrisme. Il favorise, dans le cas présent, l’expression du sentiment nostalgique de Mario M. Dans d’autres cas, une écriture trop littéraire peut fonctionner comme un filtre nuisant à l’expression directe du sentiment. C’était le cas en ce qui concernait une autre de mes clientes, Amélie R., âgée de 29 ans au moment de nos séances. Ma cliente n’était pas une amatrice de littérature mais elle pratiquait l’écriture depuis toujours. Elle avait tenu un journal pendant une longue période de sa vie au sein duquel elle retranscrivait certaines des épreuves qu’elle avait traversées.
Pendant notre relecture du premier chapitre que j’avais écrit pour elle, elle me demandait systématiquement de changer toutes les phrases dont la syntaxe lui semblait trop complexe. J’ai alors pris le parti de singer le style qui était le sien dans les textes qu’elle m’avait confiés. L’oralité y était très présente, de même qu’un emploi systématique de la répétition. Laquelle traduisait bien souvent une forme d’émotion forte. Voilà un exemple du type d’écriture que je lui ai proposé et qui lui a convenu.
« PAPA ! PAPA ! PAPA ! Penser à mon père, c’est revoir son corps étendu derrière la maison. Une flaque de sang à son côté. C’est aussi réentendre mes propres cris. Revivre ma sidération. Mais il faut rendre justice à mon père et décrire l’homme vivant qu’il était.
Il était grand. Avec une stature carrée qu’il devait à ses nombreuses activités sportives. Ses cheveux étaient châtains, sa peau claire et ses yeux d’un bleu intense. Il aimait blaguer, raconter des anecdotes, mettre en place de petites farces. Il avait plaisir à être avec les autres mais n’appréciait pas tout le monde. Il était incapable de faire semblant. L’hypocrisie lui était étrangère. Il pouvait se montrer très franc quitte à paraître moins aimable. Bref, quand il avait quelque chose à dire, il le disait. »
Qu’il s’agisse d’une écriture qui s’autorise une certaine forme de lyrisme ou d’une écriture qui se veut plus nerveuse, plus proche de l’oralité, le but que je poursuis reste le même. Je veux que la personne dont j’écris la biographie se reconnaisse dans le texte que je lui propose. Je veux aussi, par-dessus tout, que ses émotions puissent passer par l’écriture. Le récit va être lu et il doit trouver son lecteur en apportant de véritables informations sur la personnalité et sur le parcours de mes clients. Mais il doit aussi être chargé des émotions qui font une vie. Il doit enfin posséder une valeur documentaire et sentimentale à la fois. C’est dans cet équilibre périlleux à trouver que le style de l’écriture prend tout son sens.