« Je n’ai rien d’exceptionnel à raconter, moi. Je ne comprends pas pourquoi mes petites-filles veulent que je fasse écrire ma biographie. » Voilà en substance la réaction de Mme A. lors de mon premier entretien avec elle. Ce commentaire, je m’en suis aperçue ensuite, n’a rien de rare dans la bouche des femmes nées pendant la première moitié du XXe siècle. On pourrait même étendre la fourchette temporelle sans doute. En écoutant leurs récits avec attention, en réagissant moi-même (la première destinataire de leurs histoires) avec surprise, effroi ou amusement, j’ai réussi à convaincre certaines d’entre elles. Oui, leur témoignage peut être précieux pour celles, et aussi pour ceux, qui viennent après elles. La preuve dans les exemples qui suivent.
Les anecdotes relatives aux interactions entre les femmes et les hommes s’avèrent aussi riches socialement que narrativement. Elles nourrissent des récits qui prouvent à quel point la petite histoire s’inscrit toujours avec force dans la grande. Au moins dans l’histoire de l’évolution des mœurs.
« Mon ex-mari, aujourd’hui décédé, me demande ce que je veux qu’il m’offre pour mes 30 ans. – J’aimerais beaucoup aller au restaurant ! – Certainement pas, j’y vais tous les jours avec mes clients. » Fin de la discussion, conclut Jeanne, rencontrée il y a quelques jours dans sa résidence pour séniors. Résidence où j’étais allée présenter mon métier à une audience exclusivement féminine. Les dames rient toutes de l’anecdote car elle est racontée avec truculence et gourmandise par une dame qui ne cache pas le peu de cas qu’elle fait de ce monsieur décédé il y a déjà des années et qui, de toutes façons, n’était plus son mari…
Autre témoignage, plus grave, cette fois, de Mme A, que j’ai retranscrit ainsi dans la biographie qu’elle a pu faire lire à ses petites-filles. Lesquelles l’ont remerciée ensuite de s’être prêtée à l’exercice.
« Il a fallu attendre 1947 pour que je retrouve un emploi. Je suis alors entrée au syndicat cotonnier de l’Ouest, à Rouen. Il s’agissait d’un syndicat patronal au sein duquel je m’occupais du courrier. Un jour, alors que je portais son courrier à l’un des chefs de sections, ce dernier s’est permis de mettre ses mains sur mes fesses. Outrée, je suis rentrée chez moi, le soir, en pleur. Il n’était plus question pour moi de retourner là-bas. Le lendemain, je suis allée voir le docteur sur les conseils de ma tante. Il m’a fait un arrêt de travail d’un mois. Un mois que j’ai mis à profit pour trouver un autre emploi. Encore aujourd’hui, lorsque je pense à cet épisode, je suis hors de moi. Tenter d’abuser ainsi de la situation alors que je faisais mon travail le plus sérieusement possible. Certains hommes pensent avoir tous les droits. Mais je n’étais pas du genre à supporter ce genre de situation sans mots dire. »
Il faut le reconnaître. Les scènes de première rencontre amoureuse n’ont pas toujours été les plus réjouissantes que j’ai eu à écrire. Les personnes dont j’écris la biographie en sont parfois les premières désolées qui aimeraient pouvoir attacher quelques étoiles aux yeux de petits-enfants probablement rompus aux applications de rencontre.
Il y a aussi les anecdotes dont on peut souligner le caractère exceptionnel. Mais qu’il est agréable de raconter.
« Si mon mari n’avait pas encore mesuré à quel point j’étais une tête de mule, il a dû s’en rendre compte au moment de ma préparation à l’accouchement. La clinique grenobloise où je devais mettre au monde mon premier enfant, qui se situait place aux Herbes, pratiquait l’accouchement sans douleur. Nous n’en étions qu’aux prémices de la péridurale. Elle était encore fortement déconseillée par le corps médical. Aussi me suis-je assidument entraînée à la technique respiratoire dite « sans douleur » pratiquée dans cette clinique. Cette méthode était peu répandue mais j’entendais bien la mettre en œuvre.
J’avais fait en sorte que Roland soit pleinement impliqué dans cette affaire. Qu’un homme s’engage ainsi dans la préparation à l’accouchement était rare pour l’époque bien sûr. Nous nous exercions ensemble à tenir le compte de mes respirations grâce à une pendulette que Roland conservait de sa vie de jeune-homme. »
On pourra toujours rétorquer que le caractère progressiste de M. A. est sans doute largement provoqué par le féminisme discret de sa femme. Une « tête de mule » pour l’époque puisqu’elle réclamait de son mari un minium d’investissement. Instructif, n’est-ce pas ?
Réaction de l’amusante dame citée plus haut lorsque ses petits-enfants lui demandent de faire le récit de sa rencontre avec leur grand-père. « Je fais diversion ! » Rire de l’assemblée. C’est entendu. Des rencontres qui ne font pas vraiment rêver, nombreuses sont les dames présentes à en avoir connues. Les histoires, là encore, en disent long sur les mœurs d’une époque pendant laquelle pesait une omerta généralisée sur tout ce qui avait trait à la sexualité. Et que dire du cycle menstruel ? « Quand j’ai eu mes premières règles, je ne comprenais rien à ce qui se passait ! », raconte une autre participante à la rencontre du jour. Ces anecdotes-là sont aussi parlantes que les plus pertinentes des analyses.
Si ces dames dont nous parlons ici jugent leurs histoires banales et sans attraits, c’est qu’elles ont vécu dans l’ombre de leurs maris. Ce sont eux qui voyageaient dans le cadre de leur métier, qui allaient au restaurant avec des clients, montaient des entreprises florissantes ou savaient percevoir les soubresauts de leur époque. Le plus souvent, elles prenaient un emploi alimentaire pour mettre du beurre dans les épinards ou restaient au foyer. Mais le regard qu’elles portaient sur les autres, sur leur intimité de femme, sur leur rôle de mère, sur leurs interactions avec leurs amies ou avec les membres de la famille en dit tellement long sur leur époque et sur leur personnalité propre. Mesdames, ne vous privez pas du plaisir de vous raconter. Ne privez pas vos petits-enfants de votre point de vue sur l’époque et sur le milieu social que vous avez connus. Je me ferai un plaisir de vous accompagner dans cette démarche. Et pour les petites filles et petits-fils desdites dames qui aimeraient recueillir le témoignage de leur grand-mère, comptez sur moi pour vous aider à les convaincre du bienfondé de cette entreprise.