Est-ce que l’IA peut remplacer les biographes ?

Comme tous ceux qui exercent un métier dit « intellectuel », je n’échappe pas à la question du moment. « Tu n’as pas peur d’être remplacée par l’IA ? » Alors plutôt que de botter en touche, j’ai décidé de répondre sérieusement à cette question ou mieux, de répondre à toute une série d’interrogations, plus pertinentes il me semble, qui lui sont associées. Peut-on déléguer à l’Intelligence Artificielle la responsabilité d’écrire sa vie ? Un·e biographe apporte-t-il/elle quelque chose en plus ? Si je rédige entièrement ma biographie avec l’aide d’une IA, cela sera-t-il préjudiciable pour mon lecteur ou pour moi ?

I Écrire sa vie avec l’IA : jusqu’où peut-on déléguer son autobiographie ?

Écrire sa vie, beaucoup en rêvent… et beaucoup se perdent en route. Carnets épars, fichiers Word inachevés, mails imprimés, souvenirs griffonnés à la va‑vite : au bout d’un moment, on ne sait plus par quel bout prendre ce matériau hétéroclite. On a l’impression d’être noyé sous ses propres anecdotes. En tant que biographe, il m’arrive régulièrement de récupérer ce matériau pour faire le tri. Mais l’IA ne pourrait-elle pas en faire tout autant ?

1) Ce dont l’IA est capable

Faire le tri est l’une des capacités de l’IA. C’est indéniable. Pour qui n’a pas peur de se colleter avec le grand bazar généré par ses propres fragments de récits, journaux intimes et autres brouillons, il est possible de demander à l’IA de « digérer » tout cela. À partir de ces textes, l’IA pourra :

– repérer de grands blocs chronologiques (enfance, études, vie professionnelle, ruptures, deuils, renaissances)

– faire émerger des fils rouges (rapport au père, à la réussite, au départ, à la peur, à la maladie…)

– proposer des structures possibles : en chapitres, en « saisons » de vie, en lieux, en personnages clés.

Citons quelques outils petinents. La liste n’est pas exhaustive bien sûr : ChatGPT, Claude, Mistral

2) Organiser de la matière : tout dépend du volume

Pour quelqu’un qui a déjà beaucoup écrit mais ne sait plus comment organiser cette matière, l’IA saura effectuer un tri grossier et rapide. Elle suggèrera des chemins, des agencements, des rapprochements inattendus. C’est un peu comme étaler toutes les pièces d’un puzzle sur la table et demander : « Par où je commence ? ».

Attention tout de même à rester maître de l’ensemble des opérations car jusqu’alors l’IA peut commettre de lourdes erreurs de classements lorsqu’on lui demande de traiter un trop grand nombre d’informations. Or, c’est précisément ce dont a besoin dans le cas qui nous occupe.

3) L’IA ne peut pas avaler une vie entière

Face à un trop grand volume de textes, l’IA a tendance à :

– simplifier en regroupant des épisodes très différents sous une même étiquette

– lisser des détails minuscules mais décisifs pour vous (un regard, une odeur, une phrase restée en suspens)

– produire une structure très « logique », qui ne correspond pas toujours à la manière dont vous avez réellement traversé les choses.

4) Là où un·e biographe s’avère utile voire nécessaire

L’IA ne sait pas hiérarchiser comme vous. Elle ne distingue pas l’anecdote qui semble « banale » mais qui a tout changé de l’événement spectaculaire que vous avez, en réalité, très vite oublié.

C’est pourquoi, si vous vous sentez capable de l’utiliser à bon escient, il est essentiel de rester maître de ce que vous lui confiez et de ce que vous acceptez de reprendre. Un·e biographe humain·e joue ce rôle de filtre qu’une IA ne sait pas porter pour le moment.

De fait, un·e biographe vous permet de :

– choisir avec vous quels textes sélectionner et conserver

– vérifier et critiquer d’éventuels plans proposés par l’IA (si vous avez effectué ce premier travail en amont) ou bien sûr en proposer de plus singuliers, adaptés à votre histoire spécifique

– écarter ce qui ne vous ressemble pas, même si cela paraît bien construit.

L’IA peut être un assistant de classement, jamais un architecte pertinent et complet de votre existence. La personne qui vous accompagne dans cette écriture – biographe, écrivain public, éditrice, amie bienveillante – aide à faire cette distinction, à garder la main sur le sens.

Entretien biographie Adèle Duminy

II Écrire : une facilitation technique ?

Sur le plan de la rédaction, les atouts de l’IA, avouons-le, peuvent être séduisants. Surtout lorsque l’on pense ne « pas savoir écrire ». En effet, elle permettra :

– d’éviter la page blanche en produisant forcément quelque chose, une première version d’un passage par exemple

– de clarifier des phrases embrouillées, de raccourcir des tournures trop longues, de corriger les fautes…

– d’adapter le niveau de langue (plus simple, plus soutenu, plus oral) selon le public visé.

Pour quelqu’un qui « ne saurait pas écrire », la tentation est grande de lui confier le travail. On se dit que l’essentiel, c’est l’histoire, pas le style. Mais en autobiographie, cette idée est trompeuse.

1) Pourquoi les textes produits par l’IA semblent-ils si convenus ?

Une IA ne possède aucun vécu à injecter dans le « je » qu’elle écrit. Evident mais nécessaire de le rappeler. Et, surtout, elle pêche dans un réservoir de tournures toutes faites, d’émotions standardisées, de scènes typiques. D’où ce sentiment rapide de lassitude à la lecture d’un texte généré entièrement par IA. C’est bien écrit, oui, mais on s’ennuie.

Bref, l’IA a tendance à produire des récits fluides mais interchangeables, au sein desquels beaucoup de lecteurs peuvent se reconnaître… au risque que vous, vous ne vous y retrouviez plus.

Là encore, le rôle du biographe est décisif. Il ou elle ne se contente pas de « bien écrire » à votre place. Un·e biographe écoute votre manière de parler, vos images spontanées, vos silences. Son travail consiste à faire monter votre voix dans le texte, et non à la recouvrir d’une langue lisse. Et puis, le va et vient entre mes clients et moi, pour en revenir à mon expérience personnelle, me permet toujours de rectifier le tir (voir l’article Écrire une biographie : un exercice de style).

2) Exemple

Un client me parle de sa jeunesse en Suisse italienne et de la chasse aux oiseaux qu’on y pratiquait allègrement. Puis il en vient à me raconter le choc qu’a représenté pour lui l’entrée dans une grande école de la ville. Il lui a fallu se conformer à des codes qu’il ignorait tout à fait. Au détour de son récit, je note qu’il évoque l’« enfer de Dante » pour qualifier cette école labyrinthique à ses yeux. Tout cela dans un sourire car mon client est pudique et emploie volontiers l’autodérision.

Lorsque je passe à l’écriture, je décide d’intituler le chapitre consacré à son enfance dans la campagne du Tessin « Le paradis aux oiseaux. » Je nomme « L’enfer de Dante » celui dédié à la fameuse école. À la lecture, il me congratule. « J’ai bien aimé votre idée pour titrer le chapitre sur mon école. » Et moi de lui apprendre que je n’avais fait que reprendre ses mots. Il en était surpris. La biographie s’écrit réellement à deux lorsque l’écoute est au rendez-vous.

L’IA peut être utile pour proposer des reformulations, offrir des variantes, éviter que vous bloquiez sur une phrase. Mais c’est à l’auteur·rice humain·e, vous, accompagné·e si besoin, de choisir, de déplacer, de supprimer, pour que ce texte devienne vraiment le vôtre.

III Une traversée qui remue : pourquoi le rapport humain reste central

On parle beaucoup de l’IA comme d’un outil neutre. Or écrire son autobiographie n’est pas un geste neutre. Même quand on ne raconte pas de grands drames, le simple fait de retourner dans le passé remue : on revoit des visages, on revisite des choix, on se confronte à ce qu’on a été, à ce qu’on n’a pas fait. Ce peut être troublant.

1) Face aux émotions

Une IA ne ressent rien de tout cela. Elle ne voit pas que vous accélérez soudain sur un épisode parce qu’il vous fait mal. Elle n’entend pas la colère qui affleure dans une phrase en apparence anodine. Elle ne pose pas la question qui fâche mais qui libère : « Et là, qu’est-ce que vous ne dites pas ? ». Un·e biographe, un accompagnant à l’écriture, un lecteur humain attentif, oui.

Il ou elle :

– perçoit les émotions qui traversent votre récit, même quand vous ne les nommez pas

– peut proposer des pauses, des détours, des approfondissements

– va vous aider à décider jusqu’où vous voulez aller, ce que vous voulez garder pour vous, pour plus tard, ou ne jamais écrire.

2) Exemple

J’ai écrit la biographie d’une dame qui n’avait pas parlé de sa mère depuis des décennies. Je le savais car ses enfants, qui lui offraient mes services, m’avaient confié qu’ils espéraient qu’elle pourrait s’ouvrir à moi. Ma cliente m’a rapidement dit qu’elle connaissait l’attente de ses enfants et qu’elle souhaitait y répondre. Malgré tout, je sentais que les épisodes concernant sa mère restaient douloureux et nous n’en étions qu’au début de notre travail ensemble. Je lui ai donc proposé de commencer nos séances par des chapitres heureux de sa vie. Aussi m’a-t-elle narré d’abord le retour de la joie chez elle et chez ses camarades à la Libération. C’est seulement plus tard qu’elle a pu me raconter sa mère lorsque la confiance entre nous était établie.

3) Un travail subjectif

L’autobiographie n’est pas qu’un exercice de style ou d’organisation : c’est un travail où la subjectivité est essentielle. Il ne s’agit pas seulement de raconter ce qui s’est passé, mais de comprendre comment vous voulez vous raconter aujourd’hui. Seul un sujet humain est capable de cela. Ce processus, subtilement cathartique sans être une « thérapie » (j’insiste là-dessus), demande une présence humaine à côté de soi.

Utiliser l’IA comme outil lorsque l’on se sent capable de jouer les chefs d’orchestre éclairé de ses propres anecdotes, pourquoi pas. Si le matériau n’est pas trop abondant, l’IA pourra aider à trier, organiser, proposer des plans, débloquer des formulations, alléger la lourdeur technique de l’écriture.

Mais elle ne sait pas :

– éprouver ce que ces souvenirs éveillent chez vous,

– choisir ce qui compte vraiment pour vous,

– entendre votre voix singulière et vous aider à la déployer.

C’est là qu’intervient la figure du ou de la biographe, impossible à remplacer. Un·e biographe ne rivalise pas avec la puissance de calcul de l’IA mais il ou elle offre autre chose : une écoute, une responsabilité, une co‑présence. Il ou elle tient avec vous le fil entre mémoire et récit, entre ce qui doit être dit et ce qui peut rester hors champ. Excusez la tautologie mais ce travail éminemment subjectif ne peut être entrepris que par un sujet.

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